#01 / #02 / #03 / #04
Cher Arthur,
Que j’en vienne à
prendre la plume pour t’adresser ces quelques lignes est une mesure de combien les temps sont périlleux. Tu sais à quel point je déteste les lettres…
Cervantem est au bord de la guerre civile. Les nouvelles
provenant de la cité interdite sont alarmantes sinon confuses. Cependant, la rumeur la plus persistante est que l’Impérateur n’est plus. Certains le disent disparu, d’autres qu’il est mort tout
simplement. Mais c’est un fait qu’il reste introuvable dans l’ensemble de la Capitale.
L’ordre et la prospérité sont devenus des notions obsolètes.
J’en suis à croire que l’anarchie et le chaos sont le naturel auquel, de tout temps, l’homme aspire.
Ta belle sœur et les enfants se portent bien, même si, tu
t’en doutes, tous sont victimes de cette peur qui se propage comme une gangrène. Demain est le grand jour, la Chambre des Notables est en réunion extraordinaire ; nous rencontrerons les
Légats. Ce seul fait me conforte dans l’idée qu’il est véritablement arrivé quelque chose à l’Impérateur. J’ai entraperçu l’autre soir la silhouette du Général, occupé à faire les cents pas
dans l’enceinte des Jardins du Ciel. Je ne l’ai encore jamais vu aussi soucieux.
Il fera sans doute appel à moi bientôt. C’est mon seul
regret, tout en étant un soulagement aussi. Il était temps que je paie cette dette de sang.
Si donc, comme je l’espère, tu reçois cette lettre. Sache
qu’une famille seule attendra ton retour dans la Capitale. La mission que me donnera Kaplan sera sans doute de celles dont on ne revient jamais.
Lancel aura bientôt huit ans, c’est un brave garçon, assidu
et intelligent, vous feriez sans doute la paire. D’ailleurs, il possède le même regard que toi.
Les deux jumelles sont deux boutons d’or qui n’attendent qu’à
éclore, à seize ans à peine, elles passent déjà pour des femmes accomplies. Je n’ai guère de souci concernant les capacités de gestion de ma tendre et chère épouse. Elle saura faire survivre
cette famille, mais tôt ou tard, elle aura besoin d’une épaule où reposer, et je pressens que ce ne sera guère la mienne.
J’espère que tu ne considères pas ceci comme un prix à payer,
même si c’est une lourde obligation. Mais comme tu le sais, tu es mon unique frère, à qui d’autre puis-je m’adresser ?
Puisse le Grand Instigateur t’accompagner
toujours,
Avec respect et amour,
Ton frère, Alfred Sylvan, Notable de l’Empire.
***
Je restais quelque peu gêné après la lecture de cette lettre.
Philéas me dévisageait de son regard grave et mystérieux. On pouvait lire dans ses yeux, une sorte de frustration mêlée de fatalité.
—
Cela a débuté, dit-il.
—
Comment te permets-tu d’interrompre une lettre privée ? demandai-je, quelque peu révolté par ce
manque de respect monumental envers autrui.
—
Nous nous renseignons comme nous pouvons. En outre, aucun mal n’a été fait. Ceci est une copie. Le
destinataire quand à lui recevra sa lettre toujours cachetée et apprendra l’essentiel sans se douter de quoi que ce soit.
—
Là n’est pas la question, Philéas ! Tu n’as pas le droit d’agir ainsi, c’est tout.
—
N’en sois pas si certain, mon jeune ami, répondit-il, énigmatique.
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