— Majesté, nous devrions nous arrêter et allumer un feu pour nous garder au chaud. Et avant que vous ne répliquiez quoi que ce soit de désobligeant, sachez que ceci est un avis dans un but d’efficience et de survie plutôt qu’une quelconque recherche d’aises ou encore de luxe.
— Adnan, Adnan, ne serait-il pas plus simple que tu t’adresses à moi en tant que Masha, l’apprenti du Rhapsode plutôt qu’en tant qu’Impérateur ? Car assurément tu prends beaucoup trop de liberté face à sa Majesté, l’ineffable Mashazetut ! Toujours est-il que ta remarque est censée, même si en l’occurrence, je ne compte pas la prendre en compte. Il est impératif que nous joignions la ville avant l’aube.
Et avec ça, elle fit volte-face et continua de ce pas vif et assuré qu’elle avait imposé depuis le début. Je la suivis ainsi que de mon devoir, et fut heureux, l’instant d’après, de nous voir déboucher sur une route marchande typique. Nous n’étions plus à l’abri, c’était un fait, mais au moins ceci nous garantissais une avancée plus rapide vers notre destination. Des lampadaires jonchaient la voie commerciale par intervalle régulier, et il était drôle de constater dans leur agencement une manifestation matérielle de la révolution industrielle qui depuis près d’un siècle frappait de vive force l’ensemble de l’Empire. En effet, un pilier sur deux en moyenne éclairait à la mèche et au pétrole tandis que l’autre moitié faisait usage d’électricité.
J’avais une vague idée de la situation de Lim’Amundil par rapport à nous, Nord-Est, très probablement. Toutefois, je ne me posais pas trop de questions pour l’instant puisqu’en toute apparence Masha connaissait le chemin. Par deux fois, nous eûmes quelques frayeurs en entendant l’arrivée de diligences motorisées lancées à une vélocité telle qu’on aurait pu croire que le Soleil Noir lui-même, surgi du Mazad, était à leurs trousses. Les deux fois nous nous sommes jetés dans les buissons pour cacher notre présence aux éventuels poursuivants.
C’était un jeu lassant. Bien vite nous convînmes de tenter notre chance. Il s’agissait tout de même de l’Impérateur et de son Semblable, nos deux fortunes réunies ne pouvaient pas être si mauvaises. Et si c’était le cas, ma foi, valait mieux l’apprendre tôt préférablement à tard. Masha fit émerger sa féminité et usa de ce charme pour faire de l’auto-stop. La première voiture allant dans notre sens s’arrêta avec un bruit de freins brusque à dix mètres au devant de nous avant de faire marche arrière, et présenter à la lumière des lampadaires la tête presque comique d’un petit moustachu. Les yeux rieurs et quelque peu cyniques, la bouche lippue, la voix râpeuse par excès d’alcool et le visage bouffi, je ne l’aurais pas choisi comme escorteur s’il n’en tenait qu’à moi. Il avait le teint mat et les pommettes saillantes typiques de ceux qui habitent les abords de l’Étroite Mer en Hydramont.
— z‘allons que’que part ?
— Selon toute évidence, répondis-je de mauvaise grâce.
— Humm ! maugréa-t-il, des Aèdes ! toujours à penser qu’ils sont au dessus de tout. Vous pouvez continuer à pied, si mon langage vous irrite tant…
Il disait cela sans grande conviction, son regard ayant glissé plus d’une fois du côté de Masha, qu’il lorgnait littéralement avec lubricité.
— C’serait d’mmage !
— Ne faites pas attention à mon Maître, petit-père. Il possède une humeur à se faire aliéner un Cœur Pur.
— Ah ! j’en ai connu des comme ça ! Toi par contre tu es toute douce, p’tite mie. Fais-toi une place à mon côté, ton maître n’aura qu’à s’coincer près de la porte.
La suite du trajet me parut interminable tant le dénommé Vül me révulsait. Sa voix caquetante bien que porteuse de quelques rumeurs intéressantes — informations primordiales pour faciliter un passage incognito — était difficile à endurer. Mais apparemment Masha ne souffrait pas de ce mal, puisqu’elle entretint la conversation, nourrissant la curiosité du bonhomme avec une infinité de fadaises d’une crédibilité aberrante, mais que Vül Mauchard était toujours prêt à gober tant il était perdu dans le regard igné de mon très cher Impérateur.
— Vous étions sans aucun doute des célébrités de l’autre côté de l’Étroite Mer, mam'zelle avec son beauté et sa voix et tout !
Masha sourit langoureusement et rougit même un petit peu. Je me demandai jusqu’où s’étendaient ses talents d’actrice avant de me rappeler qu’elle n’était nulle autre que l’ineffable Mashazetut.
Bercé par le rythme des roues sur le macadam, je fus éveillé de ma légère léthargie par le surgissement glorieux de Lim’Amundil sur le panorama brumeux offert par le pare-brise de la diligence de ce cher Vül. Couleurs ocre et veloutées par le brouillard, lumignons innombrables parsemant la nuit tels les scintillements — d’étoiles en fin de vie — venus par-delà le vide astral, vrombissement sourd mais réel à l’image du ronflement d’un Néphilim endormi et enfin, odeurs musquées, citadines, telles que seule sait produire une agglomération des hommes.
— C’qu’elle est belle, n’est-ce pas, la Cité-Rêve ! déclara Vül avec fascination et pour une fois j’étais d’accord avec lui.
— Merci beaucoup p’tit père de nous avoir menés jusqu’ici ! Mais saurais-tu où se trouve l’Auberge Rouge ? Un somptueux établissement, s’il en existe… seulement cela fait vraiment longtemps que je n’ai plus séjourné dans la Cité-Rêve, et j’en perds la géographie !
À la déclaration du nom de l’auberge, je vis Mauchard pâlir comme si on lui avait parlé du Malin. La suspicion dans ses yeux fut pour la première dirigée non vers moi, mais vers Masha.
— Z’y pensions pas, ma mie !? Qu’irait chercher mam’zelle comme toi dans un endroit pareil ! L’Auberge Rouge de votre enfance a depuis longtemps disparu ! Plus que d’fous et d’coupe-gorges ! N’y allons point !
À la fin de cette tirade, Vül Mauchard était blanc comme un linge et tremblait de tous ses membres, sa lippe aussi tremblait au rythme du tic nerveux accablant sa paupière droite.
— Peux-tu au moins nous en montrer la direction ? pressa Masha de sa voix la plus suave.
— Vous sommes vér’tablement décidés ! J’vais vous laisser à l’entrée du Territoire.
— Le territoire ? demanda Masha avec affectation.
— C’est ainsi que le quartier s’appelle de nos jours. Il est contrôlé par un de ces géants. Vous, Aèdes, voyons c’que je veux dire ! Les nef’limes.
À cet instant, mon espoir resurgit, mais je ne voulus pas y croire, sans doute que Vül le vit dans le regard torve que je lui adressai, puisqu’il ajouta :
— Je l’ai jamais vu moi-même, mais il y a assez d’histoires qui courent sur lui, croyons-moi. J’ai pas voulu aller v’rifier en perdant un membre ou deux à son appétit vorace !
J’étais de plus en plus agacé par son langage particulier et je désirais me débarrasser de l’homme au plus vite. Ce que je fis lorsque nous arrivâmes au seuil de ce qu’il nommait le Territoire, en lui délivrant, de mauvaise grâce, une somme rondelette pour sa peine. Ceci suscita chez Vül un regard suspicieux, je regrettais déjà mon acte, mais je n’y pouvais rien, sinon peut-être l’exécuter sur place pour m’assurer son silence. Mais j’étais bourreau et non pas assassin. Mon rôle était, dans la normale, celui de redresser les torts et non les prévenir.
Dans la ville, le brouillard était encore plus épais malgré l’abondance de lumière. Cela donnait soudain l’impression de marcher à travers un nuage léger presque doré mais qui, dans notre circonstance, pouvait s’avérer létal. Quel personnage délétère, à en croire Vül Mauchard, pouvait bien se terrer parmi ces ombres éthérées ?
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