Ceci était fort dommage, étant donné que la rive pointait à l’horizon et qu’il aurait suffi d’un peu de chance pour que nous nous posions sans trop d’encombres sur la terre de notre destination, l’Hydramont.
Une seconde secousse, plus violente que la première, ébranla l’appareil qui cessa un instant son évolution en girouette. Je vis Philéas passer par-dessus bord et se transformer l’instant d’après en torche humaine tandis que ses mots portant au-dessus du fracas des salves et du bruit du vent explosait en Chapitres de Pouvoir. Sa houppelande noire, gonflée de vent, apparemment insensible au feu qui émanait de son être, semblait stabiliser sa chute et donnait l’impression qu’il lévitait. Ses bras tendus vers nous, il continuait sa psalmodie occulte.
Le zeppelin cessa définitivement sa chute libre, et comme une plume prise dans une brise douceâtre, il évolua sereinement vers la crique la plus proche où en toute logique nous allions échouer d’un instant à l’autre.
Ce furent les cris de Féal qui me sortir de ma transe, elle était allée chercher une corde et l’avait lancé pour dessus bord dans l’espoir évident, simplement absurde, de sauver Philéas. Mais celui-ci perdait vite de son ardeur ignée et sa lévitation devenait erratique ; sa houppelande, loin de lui offrir un support de sustentation, l’entourait maintenant tel un linceul, l’accompagnant dans sa funeste chute. Je crus rêver, mais je le vis distinctement nous sourire avant que sa chevelure ne nous cache ses traits.
Masha, crispée tout contre moi, restait sans expression.
Les deux astronefs cessèrent de nous bombarder. Ils nous escortèrent néanmoins. L’acte occulte de Philéas, pour les avoir surpris, ne les avait pas effrayés pour autant et poussés à l’abandon de leur mission, qui était pour sûr notre perte.
L’atterrissage ne fut pas aussi paisible qu’on aurait pu s’y attendre après le tour de passe-passe de Philéas, mais nous étions tous indemnes, si ce n’est Féal, dont la psyché venait de subir une rude épreuve. Elle vociférait, prête à se jeter à la mer pour retrouver son mentor qui venait de se sacrifier, avec une franche témérité et tout autant de classe, pour son Impérateur.
J’éprouvais du respect pour lui.
Achilthor parvint à retenir Féal, après avoir donné l’ordre à son équipage de se préparer à l’affrontement.
Les astronefs se posèrent à moins d’une trentaine de mètres de nous, et déjà des Grenadiers en émergeaient avec cette grâce létale qui les définissait.
J’armai mon colt tout en cherchant un chemin de retraite. Il y avait une distance de près de cent cinquante mètres de sable avant d’atteindre l’abri relatif des peupliers et des cèdres chétifs qui avaient là élu domicile.
Féal, folle de rage, et ayant enfin devant elle ceux à la source de son dépit, ne se fit pas prier pour attaquer. Elle se plia un instant, se déploya le suivant, tirant des parties mécaniques de ses jambes, une arme à feu et une tige qui se déclina bientôt en une espèce d’éventail dont elle se servit comme bouclier durant sa charge des Grenadiers. Deux à trois projectiles y ricochèrent barrant rien qu’un instant sa course.
— Majesté, murmurai-je, profitons de cette diversion afin de nous éclipser !
— Et les laisser sans défense ?
— Leur sacrifice n’est justifié que si vous êtes sauf, insistai-je.
— Le Grenadier a raison, intervint subitement Achilthor, qui s’était matérialisé à côté de nous comme par enchantement, nous couvrant littéralement de sa présence. Et puis n’ayez crainte, cher Réal, nous ne sommes rien moins que l’armée du Soleil Noir. Allez-y, courez ! Nous nous retrouverons à l’Auberge Rouge, dans les bas-fonds de Lim’Amundil.
Nous prîmes la fuite, Masha et moi, à pas chaloupés, entravés par le sable. Les arbres semblaient lointains. Cette impression était d’autant plus renforcée par les balles qui sifflaient sur nos têtes…
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