Can we work it out? Can we be a family?
I promise I'll be better, mommy I'll do anything
Can we work it out? Can we be a family?
I promise I'll be better, daddy please don't leave
Pink, Family Portrait
éterminer l’instant exact où tout avait changé serait impossible, une véritable gageure, même
pour eux-mêmes, qui pourtant étaient les acteurs de cette tragédie couleur pastel. Oui, elle était d’autant plus bouleversante à cause de sa nature pâle, insipide.
Si encore les émotions pouvaient être poignantes, blessantes, cela aurait peut-être semblé
plus supportable.
Mais la réalité était là, froide et dure, inflexible tel le granit.
***
Il est assis au salon, vautré dans le fauteuil comme si, inconsciemment, il ne souhaite que de s’y fondre.
Ce soir est celui du match retour de deux équipes nationales de football, dont une, jadis, fut sa favorite. Deux heures auparavant, il espérait encore que ce serait au moins un bon moment, le
seul sur sa journée lamentable. Pourtant, malgré le score en leur faveur, malgré cette bonne bière dans sa main, et les chips qui attendent patiemment sur la petite table basse, rien n’y fait. Il
n’éprouve tout simplement rien de cette passion d’autrefois. Tout reste morne, lisse, immobile. Sa vie est au point mort.
Bernard se lève, frustré.
C’est avec un effort de volonté considérable qu’il pose la télécommande sur la table, au lieu de la lancer
en plein milieu de l’écran du téléviseur — cette envie lui démange pourtant horriblement.
Il sent les yeux d’Élisabeth braqués impitoyablement sur sa nuque. Le dépit et le mépris qui en émanent
sont presque deux entités vivantes, à l’affut, le torturant par leur seule présence, ironiquement voilée. Il n’ose même pas jeter un regard à son épouse et se dirige vers l’escalier. Il est
assurément temps qu’il aille s’enfermer une fois de plus dans son seul lieu d’évasion.
Alors même qu’il monte à pas pesant les marches, pour la millième fois, il se sent lâche, faible, minable.
Il est dégouté de lui-même et éprouve une haine presque incompréhensible envers sa propre personne. Comment peut-on en arriver là ?
Parfois, lorsqu’il oublie qu’il a lui-même à plaindre, il songe alors avec une amertume profonde et une
réelle tristesse à leur petite fille, leur charmante Vanessa. Comme elle doit être bien seule dans tout ce fatras. Deux frères qui meurent lors d’un accident, des parents qui ont irrémédiablement
perdu le contrôle sur leur vie, et qui passent leur temps à macérer dans les non-dits, les culpabilités et les accusations aussi tacites qu’infondées, pourtant si tenaces.
Bernard, en ouvrant la porte de son atelier, devient de nouveau un fantôme. La crise de nerfs passée —
crise de colère renfermée, de haine narcissique et d’apitoiement pour les siens —, il ne lui reste plus que ce vide terne et insondable cependant plus douloureux qu’aucune blessure.
Bernard se sent un raté. Il ne peut plus satisfaire sa femme, cela sur tant de plans qu’il n’en possède
même plus le compte. Il n’arrive plus à effectuer de travail correct à l’agence, et pas plus tard qu’hier, il a reçu le troisième et dernier blâme avant la mise à pied. Or, avec la précarité
actuelle de l’emploi, cela signifierait le licenciement tout simplement.
Dans ce très saint qu’est son atelier de bricolage artistique, Bernard s’essaie à nouveau à la vie, il y
cherche un regain de passion. Aussi, tout en cet endroit ressort d’une espèce de rituel qu’il accomplit chaque fois à la perfection, ce tout en douceur et précision.
Il dispose près de lui la palette, s’assit sur le haut tabouret et lève le voile qui couvre la toile. Cette
dernière demeure, depuis des mois, toujours immaculée. Neuf mois pour être exact, le temps de la maturation d’un enfant dans le ventre de sa mère, temps semblablement assez long pour cette
occasion, mais si court lorsqu’il s’agit de faire le deuil des fruits de sa propre chair.
Cette toile, il l’avait sortie la matinée du jour fatidique. À l’époque, il avait l’idée exacte de ce qu’il
désirait peindre dessus. Et partant gaiement pour son travail, il avait songé au perfectionnement de l’idée, à la fois aux objets qui rempliraient le décor qu’à celles qui seraient mises au
premier plan, à l’agencement harmonieux de l’ensemble.
En apprenant l’accident, à deux heures de l’après-midi, il n’avait pas voulu le croire. Cela, même
lorsqu’on l’amena à la morgue pour identifier les jumeaux. Ces corps, abjects et si manifestement sans vie, ne pouvaient être ni le sagace Eric, ni le facétieux Stéphane.
La réalisation et l’acceptation vinrent seulement lorsque, au lieu de pleurer comme sa femme et sa fille,
il monta dans son atelier, prépara ses ustensiles et voulut commencer sa peinture pour constater qu’il n’avait plus aucune idée de ce qu’il avait préparé toute sa journée durant.
Ce fut comme une douche froide, la sensation de tomber dans des ténèbres caustiques et implacables. Le cri
s’échappa tout seul de sa bouche tordue dans une douleur transcendantale qui faillit oblitérer son âme.
Après plus d’une heure de silence et d’étrange contemplation devant la toile vide, Bernard range une fois
de plus, délibérément, avec calme et précision, chaque objet, et finit avec le voile couvrant la toile. Ce ne serait donc pas pour ce soir non plus.
***
Elle se sentait fatiguée. Néanmoins après un bout de temps, elle se leva. Il fallait qu’elle arrive à faire
ingurgiter à la petite au moins dix bouchées de plus de ce gruau, sinon à ce rythme, Vanessa afficherait bientôt des signes évidents de malnutrition. Élisabeth savait depuis toujours qu’elle
n’était pas la meilleure des mères, ni même la bonne mère moyenne. Cependant, avec la mort de ses deux fils était venue une certitude, elle était la pire des mères, et pire encore lorsqu’on
évaluait ses qualités d’épouse.
Elle s’était essayée à tant de choses pour tromper sa mélancolie, mais rien jusqu’ici ne fonctionnait. Sa
passion pour le sport était née pour s’atrophier rapidement et mourir dans son œuf. Ses amis l’avaient progressivement abandonnée, ce qu’elle comprenait tout à fait, puisqu’elle savait combien
elle était devenue invivable.
Élisabeth, par-dessus les diverses couches de son mal-être, revêtait héroïquement, et avec un certain
romantisme, la culpabilité féconde provenant de ses activités adultérines. Il semblait qu’elle trouvait de l’apaisement, même si éphémère, dans la frénésie exacerbée de ces rapports charnels.
Elle ne savait plus le compte de ses amants. Cet état de fait, aussi surprenant que cela pourrait paraître, la chagrinait profondément, silencieusement. Il semblait que tout dans cette maison
était devenu question de douleur muette.
Mais était-ce entièrement sa faute ? En très grande partie certainement, mais pas entièrement. Bernard
ne la touchait plus, en ce moment où elle avait le plus besoin de ses étreintes. Pourtant, elle n’arrivait pas non plus à lui communiquer ce désir de peur de paraître odieuse à ses yeux, en
revendiquant si égoïstement le droit de continuer à vivre et à savourer la vie.
Néanmoins, même cet argument ne tenait pas, puisqu’elle savait, elle en était certaine, que Bernard avait
découvert ses manquements, et loin d’avoir réagi, il s’était vautré, un peu plus profondément dans son monde onirique, peuplé d’elle ne savait quoi.
Il était devenu un véritable observateur passif de la vie. Même le simple fait de manger était subi et non
plus du tout un moment de recherche de satiété. Comment était-ce possible d’en arriver là ?
Vanessa somnolait maintenant. Élisabeth la prit délicatement dans ses bras et la porta à son lit.
C’est presque de mauvaise grâce qu’elle se dirigea vers leur chambre à coucher. Elle savait ce qui
l’attendait : un énorme lit vide et des draps plus glacés que des linceuls.
La place à ses côtés resterait vide pour la plus grande partie de la nuit, et lorsque Bernard viendrait
enfin se coucher, il se glisserait aussi silencieux qu’une ombre, et sa présence ne serait rien de plus qu’un énorme rocher isolé au cœur d’un océan, en total déni de toute relation.
Serait-ce un appel au secours ?
À cette pensée, Élisabeth ferma les yeux, même les larmes, fatiguées, ne daignèrent pas lui accorder le
simple sursis que l’on éprouve en les sentant couler. La nuit serait froide et désolée.
***
La petite Vanessa dort profondément. Toutefois, la réalité vient la harceler même dans le sommeil qui
aurait dû être un havre de paix. Même ici, elle voit ses parents souffrir. Elle n’en comprend pas la raison. On dirait qu’ils y prennent plaisir finalement à cette misère.
Eric et Stéphane dansent pourtant autour d’eux, essayent de les interpeller, mais aucun des deux ne fait
attention.
Les jumeaux viennent vers elle, et un instant sur leurs visages radieux s’esquisse un soupçon
d’inquiétude.
—
Petite sœur ! Il ne revient qu’à toi seul de le faire. Nous avons essayé notre possible,
mais ils sont obstinés. Ils ne veulent pas nous entendre, et ne le feront sans doute jamais.
Vanessa tente de répondre, mais n’y arrive pas. Les jumeaux lui sourient et ébouriffent ses cheveux comme à
leur habitude. Ce simple geste enlève tout chagrin de son cœur. Elle se sent soudain d’humeur folâtre, ce qui est en parfaite harmonie avec les plaines verdoyantes et fleuries qui s’étendent à
l’infini où que porte son regard. Elle court, elle gambade, joue avec ses frères jusqu’à l’épuisement.
Lorsqu’enfin, elle se couche sur le dos dans ce lit de verdure et qu’elle s’adonne à la contemplation du
ciel. Elle entend Eric qui lui dit :
—
Ne t’inquiète pas sœurette, tout ira mieux !
—
Oui, tout ira mieux, enchérit Stéphane, d’un air mystérieux.
***
Bernard se leva très tôt, comme à son habitude. Il prépara le petit déjeuner, apprêta sa fille, partit la
déposer à l’école avant de continuer vers son travail. Il restait d’humeur morose. Ce jour-là cependant, il effectua un travail impeccable.
Élisabeth se leva un peu plus tard, elle travailla dans le jardin la matinée, avant d’aller faire quelques
courses. À son retour, un jeune homme l’attendait. Elle l’avait presque oublié, celui-là. Maintenant qu’il était là, elle ne pouvait tout de même pas le renvoyer sans trouver rapidement une bonne
raison. Comme elle n’en trouvait pas, elle l’invita à rentrer.
C’était un bel homme, jeune et arrogant, le genre très sûr de son effet sur ses futures victimes en
amour.
Ce qu’Élisabeth ne comprit pas était le manque de désir. Le jeune homme, malgré toute sa prestance, ne lui
faisait aucun effet.
Elle lui proposa de boire quelque chose. Ils prirent le thé ensemble, et pendant ce temps, le jeune hôte
joua de son charme, assez maladroitement en réalité.
—
Alors ? On y arrive ou pas ?
—
Un petit instant, dit-elle.
Elle alla dans sa chambre, revêtit son plus beau chemisier, un d’un rouge profond, qui s’alliait
magnifiquement avec son rouge à lèvres, et les irisations tenues de pourpre dans sa chevelure. Pour dire vrai, lorsqu’elle contempla son reflet dans la glace, elle put voir une très belle femme,
à qui il ne manquait que cette étincelle de vie, et cela faisait toute la différence.
Le jeune homme indiscret et très impatient apparemment l’avait suivi à son insu et il la contemplait d’un
œil libidineux par l’embrasure de la porte.
Jusqu’à ce jour, elle ne s’était jamais permis d’introduire qui que ce soit dans ce lieu symbolisant
l’intimité de leur couple. Une idée étrange et paradoxale de justice l’y avait poussée. Elle s’apprêtait donc à le reconduire lorsque le galant, saisi d’une fougue soudaine la souleva
littéralement du sol pour l’amener vers le grand lit à Baldaquin.
—
Attends, soupira-t-elle, en le repoussant quelque peu.
—
Quoi encore ? Ce n’est pas ça que tu voulais ? On est des adultes, non ?
Alors, cesse de jouer à la fille de seize ans !
De manière tout à fait inattendue, qu’elle-même n’aurait pu s’expliquer, elle éclata en sanglots. Le jeune
homme, qui était en train de la déshabiller, s’arrêta stupéfait.
—
Mais qu’as-tu donc, sale pute ? C’est bien ma veine, ça ! finit-il en crachant sur
le parquet.
Il descendit du lit, renfila sa chemise et s’en alla.
Élisabeth resta couchée ainsi pendant au moins deux heures, à la fin les sanglots s’étaient tus pour
laisser d’ultimes larmes couler silencieusement.
Elle dut toutefois se lever, car il fallait qu’elle aille rechercher sa fille à l’école.
Cette après-midi-là, alors qu’elle faisait le ménage, la petite Vanessa s’approcha discrètement et exigea
son attention.
—
Maman, maman, l’appela-t-elle en tirant sur sa robe.
—
Oui, Vanessa, que veux-tu ?
—
Tu aimes toujours papa, n’est-ce pas ?
Cette question prit Élisabeth au dépourvu et lui fit si mal qu’elle n’en revenait qu’il fut encore
possible, qu’elle puisse être blessée à ce point. La petite, malgré ses six ans, la dévisageait d’un regard inflexible qui ne permettait aucun mensonge.
Lorsqu’Élisabeth dit :
—
Mais bien sûr que je l’aime.
Elle se rendit compte qu’elle disait la vérité. Elle aurait pourtant juré le contraire avant cette
confession.
—
Alors, il faut le lui dire. Papa a besoin de le savoir.
Élisabeth balbutia, et finalement ne parvint pas à dire quoi que ce soit. Ce qui venait de se produire
semblait surnaturel à un point tel que lorsqu’elle vit sa fille partir en courant vers ses jouets, elle se demanda si elle n’avait pas rêvé tout cela.
Bernard revint assez tôt de l’agence. Il semblait lui aussi un peu plus vivant que d’habitude. Sur une
décision spontanée, Élisabeth alla accueillir son mari et l’embrassa fort contre elle. Elle sentit la surprise, puis la réticence, qui bientôt s’évanouit comme une marée qui se retire.
Les deux parents furent surpris, lorsque deux petits bras vinrent tenter de les encercler d’une farouche
embrassade.
Comme si le soleil s’était soudainement remis à briller sur leur vie, ces retrouvailles marquèrent un
renouveau. Et l’étincelle qui couvait, latente, rejaillit avec force. Cette soirée fut la plus heureuse depuis de longs mois.
Et lorsque leur petite fille fut endormie, ils se connurent à nouveau.
Cependant, tard cette nuit-là, Bernard sortit de son lit…
***
Son visage était radieux, lorsqu’il vint les trouver à la cuisine. Cela malgré les cernes de fatigue qui
encadrait ses yeux.
—
Je l’ai enfin finie.
—
Mais quoi donc, chéri ?
—
La peinture. Elle est parfaite.
***
C’était des vallons verdoyants. Au milieu, il y avait un homme souriant, les bras écartés en
signe d’accomplissement, une femme qui portait une petite fille d’un bras, tandis que de l’autre, elle redressait une mèche qui volait au vent barrant sa vue. Enfin, sur la voute du ciel, presque
en filigrane, se discernaient deux visages, l’on aurait dit des anges…
Toutefois, le sentiment premier qui s’imposait tout de suite à l’esprit lorsqu’on observait ce
tableau était celui d’une famille, unique et indivisible, fortifiée par un lien si fort qu’il ne pouvait s’agir que d’amour…
Ne pouvons-nous
chercher calmement une solution ? Ne pouvons-nous être une famille ?
Je promets de m’améliorer, maman, je ferai n'importe quoi
Ne pouvons-nous chercher calmement une solution ? Ne pouvons-nous être une
famille ?
Je promets de m’améliorer, papa, s’il te plait ne t’en vas pas
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