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Mots de paix, mots de rage, mots de colères, mots d’amour, mots de haine, mots de vérité et de mensonge.

J’écris pour l’éclat improbable de déraison logique, de pensée contradictoire, de métaphore absolue, de signifié signifiant, de beauté inutile !

J’écris pour le triomphe de la vie, qui n’a de sens que dans l’omniprésence de la mort…

J’écris pour l’absurde intelligible.

Et comme il y a deux siècles les disciples du Parnasse, j’écris… pour la beauté du geste !

Alsem WISEMAN



PS : Je fais une pause dans la mise à jour d'Allégeance jusqu'à fin juin. À ce moment-là, je compte faire la correction de ce que j'ai écrit de l'aventure jusqu'ici et proposer le tout à la lecture en fichier pdf qui sera agencé de quelques croquis de personnages faits par moi ^_^
 

Vendredi 8 juin 2007

Nous serons une famille…

 

Can we work it out? Can we be a family?
I promise I'll be better, mommy I'll do anything
Can we work it out? Can we be a family?
I promise I'll be better, daddy please don't leave[1]

Pink, Family Portrait

 

 

D

éterminer l’instant exact où tout avait changé serait impossible, une véritable gageure, même pour eux-mêmes, qui pourtant étaient les acteurs de cette tragédie couleur pastel. Oui, elle était d’autant plus bouleversante à cause de sa nature pâle, insipide.

Si encore les émotions pouvaient être poignantes, blessantes, cela aurait peut-être semblé plus supportable.

Mais la réalité était là, froide et dure, inflexible tel le granit.

 

***

 

Il est assis au salon, vautré dans le fauteuil comme si, inconsciemment, il ne souhaite que de s’y fondre. Ce soir est celui du match retour de deux équipes nationales de football, dont une, jadis, fut sa favorite. Deux heures auparavant, il espérait encore que ce serait au moins un bon moment, le seul sur sa journée lamentable. Pourtant, malgré le score en leur faveur, malgré cette bonne bière dans sa main, et les chips qui attendent patiemment sur la petite table basse, rien n’y fait. Il n’éprouve tout simplement rien de cette passion d’autrefois. Tout reste morne, lisse, immobile. Sa vie est au point mort.

Bernard se lève, frustré.

C’est avec un effort de volonté considérable qu’il pose la télécommande sur la table, au lieu de la lancer en plein milieu de l’écran du téléviseur — cette envie lui démange pourtant horriblement.

Il sent les yeux d’Élisabeth braqués impitoyablement sur sa nuque. Le dépit et le mépris qui en émanent sont presque deux entités vivantes, à l’affut, le torturant par leur seule présence, ironiquement voilée. Il n’ose même pas jeter un regard à son épouse et se dirige vers l’escalier. Il est assurément temps qu’il aille s’enfermer une fois de plus dans son seul lieu d’évasion.

Alors même qu’il monte à pas pesant les marches, pour la millième fois, il se sent lâche, faible, minable. Il est dégouté de lui-même et éprouve une haine presque incompréhensible envers sa propre personne. Comment peut-on en arriver là ?

Parfois, lorsqu’il oublie qu’il a lui-même à plaindre, il songe alors avec une amertume profonde et une réelle tristesse à leur petite fille, leur charmante Vanessa. Comme elle doit être bien seule dans tout ce fatras. Deux frères qui meurent lors d’un accident, des parents qui ont irrémédiablement perdu le contrôle sur leur vie, et qui passent leur temps à macérer dans les non-dits, les culpabilités et les accusations aussi tacites qu’infondées, pourtant si tenaces. 

Bernard, en ouvrant la porte de son atelier, devient de nouveau un fantôme. La crise de nerfs passée — crise de colère renfermée, de haine narcissique et d’apitoiement pour les siens —, il ne lui reste plus que ce vide terne et insondable cependant plus douloureux qu’aucune blessure.

Bernard se sent un raté. Il ne peut plus satisfaire sa femme, cela sur tant de plans qu’il n’en possède même plus le compte. Il n’arrive plus à effectuer de travail correct à l’agence, et pas plus tard qu’hier, il a reçu le troisième et dernier blâme avant la mise à pied. Or, avec la précarité actuelle de l’emploi, cela signifierait le licenciement tout simplement.

Dans ce très saint qu’est son atelier de bricolage artistique, Bernard s’essaie à nouveau à la vie, il y cherche un regain de passion. Aussi, tout en cet endroit ressort d’une espèce de rituel qu’il accomplit chaque fois à la perfection, ce tout en douceur et précision.

Il dispose près de lui la palette, s’assit sur le haut tabouret et lève le voile qui couvre la toile. Cette dernière demeure, depuis des mois, toujours immaculée. Neuf mois pour être exact, le temps de la maturation d’un enfant dans le ventre de sa mère, temps semblablement assez long pour cette occasion, mais si court lorsqu’il s’agit de faire le deuil des fruits de sa propre chair.

Cette toile, il l’avait sortie la matinée du jour fatidique. À l’époque, il avait l’idée exacte de ce qu’il désirait peindre dessus. Et partant gaiement pour son travail, il avait songé au perfectionnement de l’idée, à la fois aux objets qui rempliraient le décor qu’à celles qui seraient mises au premier plan, à l’agencement harmonieux de l’ensemble.

En apprenant l’accident, à deux heures de l’après-midi, il n’avait pas voulu le croire. Cela, même lorsqu’on l’amena à la morgue pour identifier les jumeaux. Ces corps, abjects et si manifestement sans vie, ne pouvaient être ni le sagace Eric, ni le facétieux Stéphane.

La réalisation et l’acceptation vinrent seulement lorsque, au lieu de pleurer comme sa femme et sa fille, il monta dans son atelier, prépara ses ustensiles et voulut commencer sa peinture pour constater qu’il n’avait plus aucune idée de ce qu’il avait préparé toute sa journée durant.

Ce fut comme une douche froide, la sensation de tomber dans des ténèbres caustiques et implacables. Le cri s’échappa tout seul de sa bouche tordue dans une douleur transcendantale qui faillit oblitérer son âme.

Après plus d’une heure de silence et d’étrange contemplation devant la toile vide, Bernard range une fois de plus, délibérément, avec calme et précision, chaque objet, et finit avec le voile couvrant la toile. Ce ne serait donc pas pour ce soir non plus.

 

***

 

Elle se sentait fatiguée. Néanmoins après un bout de temps, elle se leva. Il fallait qu’elle arrive à faire ingurgiter à la petite au moins dix bouchées de plus de ce gruau, sinon à ce rythme, Vanessa afficherait bientôt des signes évidents de malnutrition. Élisabeth savait depuis toujours qu’elle n’était pas la meilleure des mères, ni même la bonne mère moyenne. Cependant, avec la mort de ses deux fils était venue une certitude, elle était la pire des mères, et pire encore lorsqu’on évaluait ses qualités d’épouse.

Elle s’était essayée à tant de choses pour tromper sa mélancolie, mais rien jusqu’ici ne fonctionnait. Sa passion pour le sport était née pour s’atrophier rapidement et mourir dans son œuf. Ses amis l’avaient progressivement abandonnée, ce qu’elle comprenait tout à fait, puisqu’elle savait combien elle était devenue invivable.

Élisabeth, par-dessus les diverses couches de son mal-être, revêtait héroïquement, et avec un certain romantisme, la culpabilité féconde provenant de ses activités adultérines. Il semblait qu’elle trouvait de l’apaisement, même si éphémère, dans la frénésie exacerbée de ces rapports charnels. Elle ne savait plus le compte de ses amants. Cet état de fait, aussi surprenant que cela pourrait paraître, la chagrinait profondément, silencieusement. Il semblait que tout dans cette maison était devenu question de douleur muette.

Mais était-ce entièrement sa faute ? En très grande partie certainement, mais pas entièrement. Bernard ne la touchait plus, en ce moment où elle avait le plus besoin de ses étreintes. Pourtant, elle n’arrivait pas non plus à lui communiquer ce désir de peur de paraître odieuse à ses yeux, en revendiquant si égoïstement le droit de continuer à vivre et à savourer la vie.

Néanmoins, même cet argument ne tenait pas, puisqu’elle savait, elle en était certaine, que Bernard avait découvert ses manquements, et loin d’avoir réagi, il s’était vautré, un peu plus profondément dans son monde onirique, peuplé d’elle ne savait quoi.

Il était devenu un véritable observateur passif de la vie. Même le simple fait de manger était subi et non plus du tout un moment de recherche de satiété. Comment était-ce possible d’en arriver là ?

Vanessa somnolait maintenant. Élisabeth la prit délicatement dans ses bras et la porta à son lit.

C’est presque de mauvaise grâce qu’elle se dirigea vers leur chambre à coucher. Elle savait ce qui l’attendait : un énorme lit vide et des draps plus glacés que des linceuls. 

La place à ses côtés resterait vide pour la plus grande partie de la nuit, et lorsque Bernard viendrait enfin se coucher, il se glisserait aussi silencieux qu’une ombre, et sa présence ne serait rien de plus qu’un énorme rocher isolé au cœur d’un océan, en total déni de toute relation.

Serait-ce un appel au secours ?

À cette pensée, Élisabeth ferma les yeux, même les larmes, fatiguées, ne daignèrent pas lui accorder le simple sursis que l’on éprouve en les sentant couler. La nuit serait froide et désolée.

 

***

 

La petite Vanessa dort profondément. Toutefois, la réalité vient la harceler même dans le sommeil qui aurait dû être un havre de paix. Même ici, elle voit ses parents souffrir. Elle n’en comprend pas la raison. On dirait qu’ils y prennent plaisir finalement à cette misère.

Eric et Stéphane dansent pourtant autour d’eux, essayent de les interpeller, mais aucun des deux ne fait attention.

Les jumeaux viennent vers elle, et un instant sur leurs visages radieux s’esquisse un soupçon d’inquiétude.

     Petite sœur ! Il ne revient qu’à toi seul de le faire. Nous avons essayé notre possible, mais ils sont obstinés. Ils ne veulent pas nous entendre, et ne le feront sans doute jamais.

Vanessa tente de répondre, mais n’y arrive pas. Les jumeaux lui sourient et ébouriffent ses cheveux comme à leur habitude. Ce simple geste enlève tout chagrin de son cœur. Elle se sent soudain d’humeur folâtre, ce qui est en parfaite harmonie avec les plaines verdoyantes et fleuries qui s’étendent à l’infini où que porte son regard. Elle court, elle gambade, joue avec ses frères jusqu’à l’épuisement.

Lorsqu’enfin, elle se couche sur le dos dans ce lit de verdure et qu’elle s’adonne à la contemplation du ciel. Elle entend Eric qui lui dit :

     Ne t’inquiète pas sœurette, tout ira mieux !

     Oui, tout ira mieux, enchérit Stéphane, d’un air mystérieux.

 

***

 

Bernard se leva très tôt, comme à son habitude. Il prépara le petit déjeuner, apprêta sa fille, partit la déposer à l’école avant de continuer vers son travail. Il restait d’humeur morose. Ce jour-là cependant, il effectua un travail impeccable.

Élisabeth se leva un peu plus tard, elle travailla dans le jardin la matinée, avant d’aller faire quelques courses. À son retour, un jeune homme l’attendait. Elle l’avait presque oublié, celui-là. Maintenant qu’il était là, elle ne pouvait tout de même pas le renvoyer sans trouver rapidement une bonne raison. Comme elle n’en trouvait pas, elle l’invita à rentrer.

C’était un bel homme, jeune et arrogant, le genre très sûr de son effet sur ses futures victimes en amour.

Ce qu’Élisabeth ne comprit pas était le manque de désir. Le jeune homme, malgré toute sa prestance, ne lui faisait aucun effet.

Elle lui proposa de boire quelque chose. Ils prirent le thé ensemble, et pendant ce temps, le jeune hôte joua de son charme, assez maladroitement en réalité.

     Alors ? On y arrive ou pas ?

     Un petit instant, dit-elle.

Elle alla dans sa chambre, revêtit son plus beau chemisier, un d’un rouge profond, qui s’alliait magnifiquement avec son rouge à lèvres, et les irisations tenues de pourpre dans sa chevelure. Pour dire vrai, lorsqu’elle contempla son reflet dans la glace, elle put voir une très belle femme, à qui il ne manquait que cette étincelle de vie, et cela faisait toute la différence.

Le jeune homme indiscret et très impatient apparemment l’avait suivi à son insu et il la contemplait d’un œil libidineux par l’embrasure de la porte. 

Jusqu’à ce jour, elle ne s’était jamais permis d’introduire qui que ce soit dans ce lieu symbolisant l’intimité de leur couple. Une idée étrange et paradoxale de justice l’y avait poussée. Elle s’apprêtait donc à le reconduire lorsque le galant, saisi d’une fougue soudaine la souleva littéralement du sol pour l’amener vers le grand lit à Baldaquin.

     Attends, soupira-t-elle, en le repoussant quelque peu.

     Quoi encore ? Ce n’est pas ça que tu voulais ? On est des adultes, non ? Alors, cesse de jouer à la fille de seize ans !

De manière tout à fait inattendue, qu’elle-même n’aurait pu s’expliquer, elle éclata en sanglots. Le jeune homme, qui était en train de la déshabiller, s’arrêta stupéfait.

     Mais qu’as-tu donc, sale pute ? C’est bien ma veine, ça ! finit-il en crachant sur le parquet.

Il descendit du lit, renfila sa chemise et s’en alla.

Élisabeth resta couchée ainsi pendant au moins deux heures, à la fin les sanglots s’étaient tus pour laisser d’ultimes larmes couler silencieusement.

Elle dut toutefois se lever, car il fallait qu’elle aille rechercher sa fille à l’école.

Cette après-midi-là, alors qu’elle faisait le ménage, la petite Vanessa s’approcha discrètement et exigea son attention.

     Maman, maman, l’appela-t-elle en tirant sur sa robe.

     Oui, Vanessa, que veux-tu ?

     Tu aimes toujours papa, n’est-ce pas ?

Cette question prit Élisabeth au dépourvu et lui fit si mal qu’elle n’en revenait qu’il fut encore possible, qu’elle puisse être blessée à ce point. La petite, malgré ses six ans, la dévisageait d’un regard inflexible qui ne permettait aucun mensonge.

Lorsqu’Élisabeth dit :

     Mais bien sûr que je l’aime.

Elle se rendit compte qu’elle disait la vérité. Elle aurait pourtant juré le contraire avant cette confession.

     Alors, il faut le lui dire. Papa a besoin de le savoir.

Élisabeth balbutia, et finalement ne parvint pas à dire quoi que ce soit. Ce qui venait de se produire semblait surnaturel à un point tel que lorsqu’elle vit sa fille partir en courant vers ses jouets, elle se demanda si elle n’avait pas rêvé tout cela.

Bernard revint assez tôt de l’agence. Il semblait lui aussi un peu plus vivant que d’habitude. Sur une décision spontanée, Élisabeth alla accueillir son mari et l’embrassa fort contre elle. Elle sentit la surprise, puis la réticence, qui bientôt s’évanouit comme une marée qui se retire.

Les deux parents furent surpris, lorsque deux petits bras vinrent tenter de les encercler d’une farouche embrassade.

Comme si le soleil s’était soudainement remis à briller sur leur vie, ces retrouvailles marquèrent un renouveau. Et l’étincelle qui couvait, latente, rejaillit avec force. Cette soirée fut la plus heureuse depuis de longs mois.

Et lorsque leur petite fille fut endormie, ils se connurent à nouveau.

Cependant, tard cette nuit-là, Bernard sortit de son lit…

 

***

 

Son visage était radieux, lorsqu’il vint les trouver à la cuisine. Cela malgré les cernes de fatigue qui encadrait ses yeux.

     Je l’ai enfin finie.

     Mais quoi donc, chéri ?

     La peinture. Elle est parfaite.

 

***

 

C’était des vallons verdoyants. Au milieu, il y avait un homme souriant, les bras écartés en signe d’accomplissement, une femme qui portait une petite fille d’un bras, tandis que de l’autre, elle redressait une mèche qui volait au vent barrant sa vue. Enfin, sur la voute du ciel, presque en filigrane, se discernaient deux visages, l’on aurait dit des anges…

Toutefois, le sentiment premier qui s’imposait tout de suite à l’esprit lorsqu’on observait ce tableau était celui d’une famille, unique et indivisible, fortifiée par un lien si fort qu’il ne pouvait s’agir que d’amour…

 

 



[1]Ne pouvons-nous chercher calmement une solution ? Ne pouvons-nous être une famille ? 

Je promets de m’améliorer, maman, je ferai n'importe quoi

Ne pouvons-nous chercher calmement une solution ? Ne pouvons-nous être une famille ? 

Je promets de m’améliorer, papa, s’il te plait ne t’en vas pas

par Alsem publié dans : oniriques blues
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Jeudi 17 mai 2007

 

#Voici pour votre divertissement ou alors pour votre écœurement, une de mes nouvelles inédites. Pour info, elle a échoué lamentablement à l'AT à laquelle je l'ai destinée. Mais comme, je ne pense pas la retoucher bientôt, et si je devais le faire ce serait pour la transformer en novella, enfin de développer un peu plus les diverses notions dont elle regorge...

Donc, voilà, je la mets en ligne et la laisse à votre appréciation. Pour le genre, elle est au croisement des divers genres de l'imaginaire, ou alors inclassable, lol



Lorsque sommeille l’Archange

 

C

’était devenu un monde d’incrédules, qui n’avait plus foi même en sa propre survie. Un monde étouffé par la philosophie du moi et du tangible, une pensée scientifique si rigide dans sa logique qu’elle ne tolérait plus aucune fantaisie. C’était un monde à son apogée technologique, dans lequel l’homme détenait une infinité de moyens pour accéder à son prochain, cependant il ne s’avéra jamais aussi distant et solitaire qu’en cette ère. À la compagnie de l’autre, beaucoup préféraient les rêves cybernétiques et l’intimité narcotique d’entités virtuelles. C’était une époque à paradoxes, sans doute parce qu’aux yeux de ces hommes, la réalité de l’Univers était laide à contempler. 

Razel Pyros Kartan comme tous les derniers Terriens était embrigadé dans ce mouvement, même s’il gardait en son for intérieur un esprit rebelle qui dénotait en réalité sa véritable nature.

Il se souvenait du jour où tout changea, et gardait l’intuition que cela se passait dans une vie antérieure.

À dire vrai, tout mourut ce jour-là.

L’humanité, alors, sommeillait dans une torpeur orgueilleuse, nourrie au jus de la civilisation. Ce qui renaquit, Razel n’avait pas d’expression adéquate pour le décrire. Il était cependant certain d’une chose, le phénomène n’était guère à ranger dans les canevas manichéens qui définissaient encore toute manière de penser. Ce qui était arrivé ne pouvait être du ressort du Bien ou du Mal, mais simplement de la création — ou pour ce cas précis, la recréation — qui impliquait nécessairement le concours de ces deux principes.

En l’an 2250 de l’ère apostat, un vendredi 1 mars à exactement 6 heures 3 minutes 2 secondes et 4 nanosecondes, lui, Razel Pyros Kartan, agent d’infiltration de la Genom Corp, par un concours de circonstances, appuyait sur la commande digitale qui amorçait la première bombe quantique expérimentale.

L’improbable se produisit alors…

L’Univers hurla de douleur, touché au plus profond de sa matière. Il se recroquevilla ainsi qu’une plante gangrenée, s’atrophia à un point tel qu’il devint plus infime que la plus insignifiante des atomes. Cela ne dura-t-il qu’un instant ou des myriades de millions d’éons [1] ? Qui pourrait vraiment répondre à cette question ? La vérité c’est que rien n’est moins sûr. Le Temps, ce socle irréfragable sur lequel était fondée toute la pensée scientifique de l’humanité de l’époque avait, ainsi que toute autre chose, subi dans ce non-moment une atteinte à son intégrité.

Lorsque la matière se redéploya, ce fut pour présenter d’autres réalités. Une matérialité fragmentée ou alors décuplée par rapport au référent de l’Ancien Monde. Il devenait difficile même pour la force logique de la pensée savante de ne pas reconnaître l’unicité multiple des dimensions de l’Univers dont seules, auparavant, les fois et les croyances avaient eu l’intuition.

Ce bouleversement déclenché par un acte si anodin fut l’initiateur d’une reconversion dans la manière d’être et de faire. L’humanité, l’altière humanité fut soudain mise au fait qu’elle n’était finalement pas la seule à arpenter les plans d’Existence.

Cela débuta d’abord tout en douceur avec l’incursion gracieuse de Féerie qui, avec son atmosphère douce-amère empreinte d’une poésie tragique, fit découvrir aux hommes le goût oublié du merveilleux.

Ce prélude idyllique et quelque peu hésitant ne prépara nullement les hommes aux invasions bellicistes des démons, invasions qui empestaient la haine et une soif infinie de sang. Voir se matérialiser devant soi une épiphanie infernale, plus horrible et aux pouvoirs plus immenses qu’aucun dernier personnage « obstacle» d’un jeu virtuel, avait de quoi vous donner la foi. Ce faisant, malheureusement, d’une manière ultime et définitive. En somme, et tous l’avaient compris, désormais le monde ne serait plus jamais le même.

 

***

 

Sa combinaison épidermique lui communiquait un signal d’alerte en un flot incessant. Bientôt la température allait dépasser le seuil acceptable d’endurance et il devrait songer à renouveler cet investissement des plus onéreux. Razel effectua une roulade arrière pour s’éloigner de son adversaire en pleine ignition. Cette face de babouin ne donne pas l’impression de vouloir abandonner, songea-t-il presque avec humour, pourquoi le ferait-il ? Il a le dessus et il en profite, il faut que je trouve vite une parade !

Traiter cette abomination de face de babouin était certes une insulte, cependant non contre l’injurié, mais plutôt envers l’ensemble de l’ordre des primates et même envers tout le règne animal. Il existait peu de mots, même dans ce siècle des connaissances ultimes pour décrire avec exactitude l’horreur qu’était ce démon ardent. Quelques points pouvaient toutefois être relevés, Saroth avait une physionomie générale d’humanoïde. L’excroissance qui lui servait de tête était munie, en son milieu, d’un seul œil à l’éclat hématique, parcouru d’une myriade de veines dilatées aux reflets bleutés. Partout ailleurs, d’épaisses mèches organiques, qui lui servaient de chevelure, s’agitaient comme autant de serpents, impatients de lâcher sur quelque adversaire leur venin dégoulinant aux propriétés ignées. Le reste de son corps était un amalgame de chair à l’agonie, sous la morsure incessante de ce feu qui faisait leur vie autant que leur mort. Pour témoigner de cette souffrance, une centaine de bouches, aux dents aiguisées, aux langues pourries et à l’haleine fétide, chantaient une complainte discordante qui avait tendance à rendre fou.

Razel avait dès les premiers instants coupé ses récepteurs auditifs, ce qui rendait ce combat encore moins équilibré, puisqu’il réalisait maintenant combien, sans jamais vraiment l’avoir remarqué, il comptait sur les sons lorsqu’il combattait.

Dans les rues d’Onicromon, parmi les décombres laissés par ce combat et d’autres le précédant, les quelques survivants tombaient comme des mouches sous les méfaits des cris incoercibles de Saroth. Certains plus résistants, au lieu de simplement mourir, étaient pris de folie, et s’attaquaient les uns les autres, soudain saisis d’une insatiable voracité.

Le ciel glauque, irisé de pourpre et d’ocre, sous la lumière d’un soleil mourant, évoqua à Razel cette Apocalypse que décrivaient souvent les livres et documents de l’ère chrétienne. Si ce jour est le jugement dernier, il a choisi un piètre rédempteur, songea-t-il avec dépit.

Un coup de plein fouet à l’estomac le sortit de sa brève rêverie. Il posa le regard sur le démon et sembla distinguer de l’amusement dans cet œil unique, ainsi qu’un changement subtil sur les lèvres innombrables qui laissait croire à un rire de mépris.

     Que vas-tu faire maintenant, Profanateur ? Que vas-tu déchainer cette fois, Unicide [2]  ? railla Saroth qui jouissait apparemment à l’extrême de cet instant. 

S’il y avait bien deux choses que Razel ne saisissait pas, c’était d’une part, que depuis son retour à la réalité, l’information s’était propagée comme par enchantement le citant comme étant à la source de la première mort — de mémoire d’homme — de l’Univers, et d’autre part, que les démons possédassent presque toujours cette propension irréfléchie à l’entropie qui ultimement ne pouvait signifier que la fin de toute chose, la leur comprise. 

Concernant sa première constatation, celle qui le maintenait au rang du plus grand méchant de la réalité perçue, Razel la portait en son cœur romantique ainsi qu’une souffrance de tous les instants. De sa longue existence, depuis les racines éloignées de son adolescence, il avait toujours été un aspirant héros. Longtemps il avait exploré les caves de son excentrique trisaïeul qui gardait précieusement une impressionnante bibliographie interdite. En effet, dans cette ère où l’on prônait la conduite par la raison, tout ouvrage qui faisait référence aux vertus de la passion était confisqué et immédiatement détruit. Cependant, quoi de plus glorieux qu’un homme brisé qui arrive à se relever par la seule force de sa foi ? Quoi de plus magnifique qu’une interminable inimitié aigrie qui s’achève pourtant grâce aux liens de l’amour ?

Il s’agissait souvent de cela dans ces histoires fantaisistes, même dans les plus rocambolesques. Razel se voyait parfois comme un Conan, arpentant les jungles les plus sordides afin de libérer une princesse enlevée par quelques méchants brigands, ou encore un Robin des bois, volant aux riches pour donner aux pauvres, comme un Druss, légende humaine qui tint seul ou presque aux portes du Dros Delnosh face à un adversaire innombrable, de même que l’avait fait avant lui un certain Léonidas et quelques trois cents Spartiates.

Toutefois, Razel en possédait une aussi de légende, mais dans laquelle il jouait le mauvais rôle. Il y était le traître, non seulement aux siens, à l’humanité, à la Terre, au Soleil, mais tout purement et simplement à l’Existence elle-même. C’était une chose dont l’énormité le dépassait. Et il n’avait guère le choix que d’aller de l’avant et de réparer ce qui pouvait l’être.

À cette pensée et à chaque fois, le souvenir de Sioban, son aimée, surgissait douloureusement, souffrance aiguë comme la morsure d’une épée dans son âme. Tout compte fait, il était de ces choses impossibles à restaurer.

Son souffle devenait court, ses muscles lui brûlaient, ses yeux picotaient au contact incandescent de l’aura de Saroth. Que pouvait-il faire pour vaincre cet ange noir ?

      Accepte ta destinée, Seigneur de l’Aube. Meurs par ma main dans une gloire enflammée.

     Certes, l’un de nous doit mourir, Saroth. Mais mon temps n’est pas encore venu. Non, pas encore !

D’un mouvement brusque, Razel se saisit du démon. Son bras droit avait en effet fleuri en une reconstruction nanotechnologique pour former une tête de canon désintégrateur de particules à fréquence alternée. Il en était à nouveau là. Prêt à utiliser une technologie dont il ne connaissait pas toute la portée. Il répugnait cela comme il répugnait ce qu’il était devenu. Un traître, un assassin de l’essence même du vécu. Néanmoins, plus forts que ce dégout de lui-même, plus forts que sa peur d’user de cette machine apocalyptique, étaient sa volonté et son besoin de revoir Sioban. Une nécessité ardente qui aurait pu l’amener à une seconde fois condamner à mort Univers et Existence. La décharge partit d’une simple injonction de son esprit, si légère en regard du poids des conséquences.

Saroth afficha un regard incrédule avant de s’estomper en un ultime cri disharmonique. Razel se laissa choir et sentit perceptiblement la chute exponentielle du taux d’adrénaline dans l’ensemble de son organisme désormais en très grande part bionique. Il savait que la fatigue qu’il éprouvait en cet instant restait contre toute apparence une lassitude psychique plutôt que physique, pourtant cette douleur était si poignante qu’elle aurait pu être charnelle.

Après un moment, indéfini, Razel se leva et erra dans les rues presque entièrement désertées d’Onicromon, les gens le fuyaient comme la peste ainsi qu’il était l’habitude depuis le Jour de la Réinitialisation, il y avait presque cent ans. Son visage mi-divin mi-massacré était intuitivement connu de tous, ainsi qu’une vérité générale telle la lumière provient du Soleil.

Son errance le mena vers le lac qui embrassait de ses berges la Sainte Cité de la Raison, Onicromon, la trois fois érudite. Un reflet pâle, lui présenta deux yeux d’un bleu d’acier, ancré dans un visage à la fois serein et torturé. La partie droite de sa figure était ornée d’une chevelure nacrée, flamboyante tel un soleil levant. Sa peau de marbre brun contrastait avec la surface gauche à la texture de platine, sa part bionique. Toutefois, au fond de son regard végétait une tristesse unique et colossale.

Il avait longtemps après sa bévue, essayé de fermer les diverses brèches spatiotemporelles, mais que pouvait un seul homme face à l’immensité du monde. La Genom Corp l’avait discrètement régurgité niant toute allégation qui la liait à lui. Elle disparut pourtant bien vite dans la vague de violence qui suivit, alors que des divers recoins des galaxies étaient venus des chasseurs de prime dont le seul mot d’ordre était d’appréhender mort ou vif l’Unicide, Seigneur de l’Aube entropique. Les rois des Elfes de leurs forêts à l’atmosphère éthérée avaient dépêché leurs plus vaillants chevaliers, les Nains forgerons, secrètement dans leurs demeures de pierre, avaient façonné une machine censée l’anéantir à tout jamais, les princes des démons de leurs contrées infernales s’en étaient venus semant la terreur sur leur passage, mais tous ultimement étaient à la recherche de lui, le plus grand défi que l’humanité pouvait leur opposer.

Razel vécut ainsi entre combats, replis et fuites. Car une croyance s’était érigée, enfin. Elle disait que seule la mort du Profanateur permettrait de désamorcer le paradoxe qui régissait désormais l’existant et rendrait au Multivers[3] son intégrité perdue. Parfois, il lui advenait de songer au suicide, mais le regard d’amour que lui prodiguait si délibérément Sioban demeurait le seul refuge qu’il n’était pas pressé de quitter. Il savait jusqu’à aujourd’hui, jusqu’en cet instant ultime de sa quête, combien il avait été égoïste, acceptant sa compagnie en oubliant le mépris et les diverses agressions que, silencieusement, elle subissait presque à chaque instant en son nom.

Des larmes, taries pourtant depuis longtemps, coulèrent de ses deux yeux saphir, et il se leva, à nouveau empli de résolution. Il était prêt du but, à l’image des héros des temps anciens, il se devait de croire, d’espérer, d’avancer malgré l’empire de l’adversité. Dans le cœur d’Onicromon se cachait peut-être sa réponse.

Mais les combats étaient loin d’être achevés. Tous les meilleurs chasseurs de prime, les plus valeureux tueurs à gage connaissaient l’importance de l’information. Onicromon étant le berceau des connaissances ultimes, et depuis quelques années l’antre du Père des mensonges, l’Archange suprême, le Seigneur Lucifer, qui se targuait d’omniscience et d’omniprésence, elle abondait littéralement de toutes sortes d’engeances maléfiques.

Les derniers instants de son parcours vers le Centre furent semés de morts et de nouvelles douleurs.

Razel Pyros Kartan arriva enfin devant le Maître des apparences, et soudain il n’était plus certain d’être à Onicromon. En effet, il n’était plus dans une salle ni sur une quelconque planète. Il se tenait sur une surface plane et réflexive aux éclats bleutés, quelque peu à la semblance d’un plan de glace mais pas tout à fait ; et elle s’étendait jusqu’à l’infini. En face de lui se tenait Sioban, quoiqu’en même temps ce ne fût pas vraiment elle. Néanmoins, il n’aurait su expliquer ce qui la différenciait de la vraie. Serait-ce tout simplement parce qu’il la savait morte aux mains de Cernunnos, le Dieu Cornu, Seigneur Sombre et Grand Veneur de Féerie ? Le prince enchanteur lui avait convoité cette femme dont il avouait qu’elle était plus belle que la légendaire Reine Gwenhwyvar — épouse du Haut Roi Arthus — qui fut de ses amantes. Il tua de dépit Sioban qui avait eu l’impudence de décliner ses ardeurs et lui, Razel, ne put rien y faire, arrivé trop tard puisqu’une fois de plus, il avait été occupé à fuir ses poursuivants et à se battre lorsqu’il n’avait plus de choix.

À cet instant précis, toute vie l’avait quitté, il n’avait même pas cherché à la venger. Le Dieu Cerf horrifié devant cette réaction inattendue, comprit qu’elle était meurtrière et se retira bien vite dans son domaine enchanté aux chasses interminables. Razel, lui, devint un fantôme, une goule ambulante et sans âme qui ne vivait plus que par réactions machinales, véritable pantin désarticulé. C’était miracle qu’il persista tout ce temps. Et pendant toute la durée de cette survivance inconsciente, il sema le plus de morts de toute sa vie d’errant.

Ses pas le menèrent à une extrémité du Cosmos, dans une galaxie lointaine en très grande part inhabitable. Là, il végéta longtemps versé dans une douleur qui n’avait d’égale que le poids de sa culpabilité. Là, il pleura toutes les larmes des galaxies. Là, il mourut un peu plus avec les jours passant. Et Sioban, plus fidèle que jamais, l’accompagna dans ces instants. Ce jusqu’au jour où lui vint l’écho d’une possible rédemption. Les fissures dans l’Univers permettraient de traverser les barrières non seulement des dimensions du vivant, mais aussi celle de l’inerte. Lucifer en détiendrait les clés. Et il avait, de ses innommables armées, envahi la Terre et investi Onicromon, son cœur des connaissances, joyau de l’ère apostat. 

L’heure de vérité était venue maintenant.

     Razel, mon cher ami, tu fais pitié à voir. Tu n’es plus guère qu’une épave, fit la voix de Sioban, elle était toujours aussi délicieuse, mais il y transparaissait le mépris qu’il n’y avait jamais encore décelé.

     Montre-moi ta véritable figure, démon ! Cesse donc de profaner cette apparence qui mérite pour le moins le repos.

     Oh ! mais, tout de suite des grands mots. On m’a nommé beaucoup de choses, mais jamais encore Profanateur d’Existence, que tu arrives à m’excéder dans le Mal m’interpelle et me sidère. Encore un peu et je serais jaloux.

     Est-il possible de la ramener…

Il ne put se forcer à dire : « à la vie ». Cette simple acceptation du fait qu’elle n’était plus lui était insupportable.

     Tu es bien une des personnes qui devraient savoir que rien n’est impossible. Oui, il est tout à fait possible de la ramener. Il te faut me tuer.

Razel ne dit rien, lisant finalement jusqu’où allait la malveillance du Maître des démons. Il semblait que pour une raison qu’il n’arrivait pas à concevoir, quelque force désirait à anéantir jusqu’à son âme. Un effroi incroyable le submergea soudain, avant d’être supplanté par un calme trompeur. Un nouvel état de transe morbide, dans lequel Razel fut empli de rancœur contre lui-même. Il s’avança vers cette magnifique femme, si belle qu’il en avait la gorge serrée, si innocente qu’il lui était impossible d’accepter cette malice qui brillait dans ses yeux. Il usa une fois de plus de son habilité nanotechnologique, et son bras droit prit la forme d’une épée. Dans un mouvement mécanique, contre lequel tout son être luttait si ce n’est son corps, il plongea la lame dans la personne de sa bien-aimée. Elle lui sourit, satisfaite de la douleur impossible qu’elle lui causait. Il voulut croire que ce n’était pas elle. Mais tant de visages lui revenaient, de personnes qui étaient mortes par sa faute. Traître, Génocide, Unicide, Profanateur, Errant, Malpropre, tels étaient les attributs de sa légende. Pourquoi donc tant de haine ? À cette question, Razel Pyros Kartan n’aurait sans doute jamais de réponse.

Mais l’on dit parfois — peut-être ne sont-ce que les élucubrations d’un pauvre fou optimiste — qu’au-delà de toutes ses souffrances, il trouverait enfin la rédemption. Et qu’une princesse des légendes, souveraine des mondes connus et inconnus l’accueillerait dans ses bras salvateurs. Son nom reste secret, mais l’on dit — une fois de plus rien n’est moins sûr — qu’elle fut nommée Sioban dans son ancienne vie…

 

***

 

Michael se leva et bâilla d’aise. Son cœur était étrangement léger. Un magnifique rêve qui distrayait d’Éternité. Un songe des plus précieux qui venait de lui faire goûter les passions humaines. Un instant bienvenu de réel intangible. Il sourit avant de soupirer et songer : 

Heureusement que je ne suis Metatron[4] , ce rêve aurait pu déchirer la substance d’Existence.

     Tu m’as vraiment impressionné, pour le coup, l’interpella Gabriel (Michael sursauta, surpris). Une histoire qui, quoique remplie de belligérance, prône tout de même l’amour ? Étonnant pour un Prince des Armées tel que toi. Je comprends un peu plus la verve romantique que l’on retrouve chez les héros que tu inspires.

     Encore à lire mes pensées, Prince Messager. Serais-tu en manque d’information brute ?

     Oh ! tu sais bien, rien ne vaut, afin se divertir, les songeries imaginatives d’un Archange !

Ils échangèrent un sourire, puis se dirigèrent vers le couloir qui menait à leur Maître.

 

 



[1] Une très longue période de temps

[2] Néologisme créé par construction logique à partir du mot univers et du suffixe -cide pour désigner une notion encore inusitée actuellement, celle de tueur d’univers.

[3] Le multivers serait, selon certaines interprétations de la physique quantique, l'ensemble de tous les univers, parmi lesquels notre univers observable.

[4] Le Metatron, ou Métatron, est l'ange portant la voix de Dieu. Il est selon certaines références l’être formant le socle du Cosmos.

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Vendredi 9 février 2007

Souvenir fantasmagorique

 

Il la rencontra pendant cette période de fêtes. Elle était distraite, presque austère, lorsqu’il lui vola ce premier baiser. Mais qu’aurait-il pu faire d’autre ? Elle était si jolie, si belle. Il ne put résister. Pourtant dès cet instant, ils se mirent au pas d’une danse effrénée, d’une quête sans cesse répétée. À la recherche de ce point d’extase toujours inaccessible.

Ils se meurtrirent, ils se déchirèrent. Ils luttèrent dans un tumulte digne d’une violente mêlée.

Pourtant, ils pansèrent mutuellement leurs blessures, se bercèrent, se caressèrent. Mais la passion qui les consumait était d’un type absurde. Elle était dévorante, les brulait entièrement. Et pendant une éternité délicieuse, leurs corps se sont étreints.

Lorsque finalement ils atteignirent l’inaccessible, ils partageaient dans le regard une entente commune, une sorte de promesse que jamais lui n’aurait brisée. Une sorte d’abandon à leur amour naissant, un acte délibéré, gratuit de don de soi.

Ensuite des larmes coulèrent de ses yeux à elle, alors une étreinte d’elle l’emporta, lui ; comme si elle tenait à lui plus qu’à toute autre chose. Comme s’il était le symbole de la vie qu’elle ne voulait pas quitter.

Il la rencontra en cette semaine de fêtes. Il aurait voulu la garder une éternité. Malheureusement, sa fête ne dura qu’un instant : sa bien-aimée par la Providence forcée de le quitter. Elle fut généreuse autant que cruelle. Lui donna plus que la vie elle-même pour de suite le lui reprendre.

Lorsqu’une semaine après leur rencontre, il pleurait sur sa tombe, son cœur brisé jura qu’il ne pourrait plus jamais aimer…

par Alsem publié dans : oniriques blues
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Lundi 5 février 2007

J’ai faim!

Encore un instant Mardock, accordons leur un instant de plus…

Il dit cela ainsi qu’une supplication. Son frère survolait la ville tel un ouragan de colère, impatient de libérer sa rage et par la même accomplir leur tâche.  

Il doit bien y avoir au moins un ! Un d’entre eux pour les sauver tous. Il suffit d’un peu de temps.

Le temps leur a déjà été accordé, bien plus qu’ils ne méritent. Et tu le sais qu’ils n’en ont rien fait, sinon montrer qui ils sont vraiment. Des monstres ! Enfants indignes du Père !

Aphaël insista néanmoins. Cette rengaine, il l’avait entendue tant de fois; et tant de fois il avait vu des villes succomber sous la folie destructrice de Mardock, son frère, Ange de la Rétribution ainsi que lui-même !

Tout cela, au nom d’une justice en laquelle il ne croyait plus vraiment.

Ce monde avait atteint sa maturité. Et pour le meilleur ou le pire, l’heure était venue de rendre des comptes.

La fin des temps, cette légende inculquée dans le cœur de toutes les civilisations humaines, était arrivée. Et c’était leur tâche à eux de rendre le jugement. Par moment, il pensait avec ironie aux prophètes, chamans, illuminés de tout poil qui pensaient beaucoup de bien de ce temps, multipliant les promesses. Si seulement ceux-ci savaient que le destin de tant d’hommes reposaient en vérité entre les mains d’un être indécis tel que lui et d’un fou psychotique tel que Mardock, sans doute qu’ils se retourneraient dans leurs tombes, soudain victimes de remords affreux.  

Et rien qu’à cette pensée, il se dit qu’il allait essayer de sauver cette ville. Une chose bien difficile sans enfreindre les règles.

Il leva plus haut sa pancarte : « AIDEZ MOI, J’AI FAIM ». Cela était écrit en grand, pourtant les gens passaient, et passaient encore, comme si incapables de le remarquer ne fut-ce qu’un peu.

Selon les règles, il ne pouvait jouer un enfant blessé, ni une jolie femme battue. De tels clichés avaient tendance à susciter une sympathie qui n’était pas tout à fait pure. Pour un enfant blessé par exemple, les gens sont poussés à l’aider parce qu’il est communément admis que c’est monstrueux de ne pas le faire, ils se sentent en quelque sorte obligés d’agir, par culpabilité proactive. Pour le cas d’une jolie femme battue, le chevalier blanc viendrait mais sans doute avec une arrière-pensée.

Or ce que le Créateur cherchait à savoir était s’il existait encore de la charité dans les différents mondes des hommes qu’il avait créés. Si l’altruisme pur, sans attente de retour, était encore d’actualité, car c’était la notion la plus proche de l’amour universel qu’il a toujours voulu instauré. Seul cet amour, en effet, restait une raison suffisante pour justifier la vie malgré les diverses atrocités dont les hommes étaient capables. 

La fin des temps était arrivée, pour ce monde-ci en tout cas. Et Aphaël avait déjà sept grandes métropoles calcinées derrière lui.

Il se dit qu’il serait peut-être temps de crier :

« Une petite pièce s’il vous plait, j’ai faim ! »

Une femme passa, elle le regarda et sourit. Aphaël se prit à espérer, une lumière brilla dans son regard, un engouement tellement puissant qu’il en fit des grimaces. Mais déjà elle était partie.

Elle m’a souri, communiqua-t-il à son frère. Un sourire gratuit, c’est bien non ?

Tu me prends pour un imbécile maintenant, c’est cela ? répondit Mardock sarcastique. Ok, d’accord, je te laisse encore dix personnes à qui demander ton aumône, après cela rien ne sert de me retenir. Je réduirais alors en cendre jusqu’au dernier d’entre eux, vieillard ou enfant encore au sein de sa mère !

Aphaël devint alors désespéré de trouver l’âme sensible. Frénétique, il se mit debout et tel un fou dans son déguisement de vagabond, il approcha les passants. Ce fut pire que lorsqu’il était calme et résigné à genou sur le trottoir. Les gens loin de vouloir l’aider, se détournaient de lui. Comme s’il aurait la gale ou quelque maladie contagieuse. 

L’ultimatum de Mardock s’épuisa bien vite, dix personnes, c’était trop peu…

Et lui ne savait pas d’où lui provenait ce besoin insensé de sauver les mondes, il était sans doute né dans la mauvaise caste des anges.

En désespoir de cause, Il se jeta sur un monsieur apparemment riche: « Pour l’amour du ciel, aidez-moi, s’il vous plait. Juste un peu d’aide est-ce trop demander ? »

L’homme, surpris, le repoussa vivement. Et remarquant la saleté que le sans-abri avait mise sur son vêtement, il revint sur ses pas et l’injuria avant de lui administrer un coup de pied bien senti dans ce ventre qui avait faim.

« Ca t’apprendra de déranger les bonnes gens. Trouves-toi un boulot, que diable, et fous-nous un peu la paix. Tu crois que c’est par magie que nous sommes là. Il faut gagner son droit au bonheur et ce n’est pas en mendiant que tu y arriveras ! »

Autour d’eux les gens s’étaient attroupés, remarquant pour la première fois le mendiant, et jetant des regards choqués au passant fulminant.

« Quoi ? Qu’est-ce que vous avez à me regarder ainsi, bande d’hypocrites ; Vous pensez la même chose, simplement vous n’osez le dire. Marre de ces sans-abris, de ces délinquants, de tous ces imbéciles qui s’attachent à nos basques ainsi que de véritables parasites, profitant de nos impôts pour faire la belle vie. Et il faut qu’en plus je paie à manger à tout mendiant qui coure les rues ! »

Aphaël s’affala sur le plancher, il n’avait plus de force. Dans l’arrière de son esprit s’élevait déjà le chant furieux de Mardock, il appliquait le jugement.

Toutes les villes de Terre allaient-elles donc tomber ? A cette pensée, il fut triste car il croyait fermement qu’il existait du bon en ce monde comme dans tous les autres mondes où ils étaient passés et qui n’étaient plus. Oui, certainement il devait exister une bonne âme, une lumière d’espoir qui méritait de vivre !

Mais ce ne serait pas le cas de cette ville-ci ! Alors qu’il étendit ses ailes et s’envolai, elle brulait à feu vive de l’ardeur de la Rétribution.

Au dessus des crépitements s’élevaient les cris d’allégresse de Mardock, personnification parfaite de l’Ange de la vengeance divine…

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