Le vieux sage frappa le sol par trois fois du bout de son bâton noueux. L’écho se propagea tel le vacarme d’un tonnerre ; tout bruit qui subsistait encore parmi l’assemblée s’évanouit ainsi qu’une source qui se tarit. Ses yeux noirs et brillants, aux profondeurs insondables, dégagèrent une lueur satisfaite.
« Chers Ancêtres ! Chers Esprits ! Vous qui êtes au-delà du Voile. Ce soir nous vous célébrons, cette nuit nous vous chantons, cette veillée nous vous racontons !
Et les contes étant immortels, ils participent, le temps d’une mélopée, à vous redonner prise sur ce monde de matière.
Soyez loués, soyez chantés, et par-dessus tout, sachez que nous vous aimons, que jamais nous ne vous oublions !
Aussi souvenez-vous de nous. Aussi protégez-nous. Car vous êtes notre rempart contre les mauvais esprits, notre bouclier contre les génies du monde froid au-delà des Brumes ! »
Après la prière de l’ancien, le silence retomba, un instant seulement, très vite supplanté par la voix délicieuse et envoutante de la griotte — dame de jade à la chevelure cendrée et au regard halluciné —, une mélopée lancinante qui s’éleva dans le froid de la nuit en une flamme vibrante et créatrice, le clan entier entonna dans sa suite.
La nuit serait longue…
Les tambours résonnèrent, déchirant l’atmosphère de leur rythme impétueux, impérieux, et malgré les flammes qui brulaient au milieu de l’assemblée en ébullition, la brume peu à peu s’épaissit.
C’est en ces instants que se brise le schisme entre les mythes et la réalité. Les limites du tangible s’effilochent et s’étrécissent.
Il sembla alors que des êtres éthérés visitèrent l’assemblée singulière. Des pensées et des paroles furent partagées, des larmes de joie, de colère et de tristesse furent versées, et des étreintes immatérielles échangées.
La nuit fut courte, le pacte renouvelé…
Makala le fils de l’ancien chasseur maugréa sur son sort. La vie n’était pas facile contrairement à ce que son père voulait lui faire croire. Il ne suffisait pas d’avoir de la volonté et d’être travailleur. Parfois le travail, aussi ardu fut-il, ne rapportait que trois fois rien. Et les traditions avaient très rapidement mal à se justifier.
Pourquoi, en effet, continuer à perdre des journées entières, à courir après un harpail, pour ensuite, terré derrière un buisson, attendre l’instant idéal où le grand gnou serait enfin seul, loin du troupeau, afin de tenter de l’abattre avec un javelot enrobé d’un poison efficace moins souvent que désiré ? Pourquoi, alors que ce serait plus simple d’user d’une de ces armes automatiques que l’homme Blanc vend à prix d’or, mais qui deviennent si rapidement rentable ?
Il suffit alors de tirer dans le tas et l’on a assez de viande pour nourrir la famille pendant plus de trois mois. De plus, on possède même un reste qu’on peut facilement revendre après que les femmes aient transformé le gibier en viande boucanée dont les citadins et les touristes raffolent tant.
Il en était de même pour la pêche, une bonne dose d’explosifs, achetés aux contremaitres de la mine, permettait de facilement et rapidement « pêcher » son poisson et en ramener par pirogues entières.
Non, qu’importent les chants de la griotte, les paroles encensées du devin-sorcier et surtout la sagesse surannée de Père, il était temps de changer les manières de faire, au risque de se retrouver en bout de fil.
Makala sortit de son bungalow. Il n’avait pas projet d’aller ni à la chasse ni à la pêche aujourd’hui, mais à la mine plutôt. C’était tout compte fait de l’argent « facile » quand l’on était un peu plus malin que la moyenne. Tout le village savait combien Makala était sagace.
Il marchait pied nu sur la route poussiéreuse qui menait vers le chantier, un chemin beaucoup plus large que l’ancienne piste sécrète et intime qui menait droit au cœur de la forêt et dont il se souvenait encore avec une forte nostalgie. C’était vraiment un temps heureux, cette époque d’insouciance où il suivait oncle Mandefu, cousin Vidila et Père, encore si vigoureux que Makala le croyait capable de n’importe quel exploit. Indomptable encore plus que le lion des savanes.
Cela lui manquait un peu, la sensation de l’humus sous ses pieds, l’odeur de la terre après la pluie, le bruit des oiseaux dans les arbres, et ce simple plaisir de se sentir un avec la forêt, de se sentir accepté dans ce territoire que l’on pensait d’abord hostile avant de véritablement le connaître. Il y avait jadis comme une force tranquille qui remplissait les lieux et l’accompagnait avec assurance.
Tout cela semblait dilué, évaporé sans aucune chance de retour…
Le soleil lui sembla soudain plus ardent et la poussière plus agressive alors qu’une bourrasque importune s’était levée et le fouettait apparemment pour avoir pensé du mal des traditions.
Makala se tint presque sur la défensive. Ce n’était tout de même pas sa faute si le monde changeait et qu’il essayait simplement de s’adapter. Un tracteur à pleine puissance le dépassa, et Makala râla vigoureusement après le chauffard qui avait sans doute fait exprès de l’éclabousser avec l’eau rouillée de la flaque juste au bord du chemin.
C’était une carrière à ciel ouvert, un lieu d’activité frénétique. Le minerai était extrait sans trêve de jour comme de nuit. Les contremaîtres étaient parfois armés de fouets pour motiver les ouvriers. Il ne s’agissait pas de paresser après que l’on t’ait donné un logis, de quoi te nourrir et l’argent pour subvenir à ta famille.
Makala ne savait pas pourquoi il sentait toujours cette gêne en cet endroit, comme s’il était plus qu’un simple témoin d’une abominable profanation. Le minéral, rouge ocre ou alors crayeux, lui donnait l’impression d’être le sang et les os de sa terre.
Le fils du chasseur soupira, la gêne sourde qui couvait en lui prenait peu à peu la substance d’une souffrance bien réelle. Il regarda la tour au gigantesque pylône, monter et descendre, monter et descendre, et progressivement ce n’était plus la terre que l’on frapper mais lui. C’était son sang qui coulait, ses os que l’on broyait.
La douleur monta en lui crescendo ! Makala ne savait plus qui il était, ni ce qui lui arrivait. Ou alors si, il le savait. Il était le fils du lion, et contrairement à son père, il était dans sa prime jeunesse, il y avait de la force en lui, un gisement riche et lourd qui coulait dans ses veines.
En ce moment, il se sentait capable de déplacer les montagnes, d’aplanir les vallées, d’arrêter même le temps s’il le fallait, tout mais qu’au moins s’arrête cette désacralisation de la Première. La Mère de tous. Pris d’une transe inexplicable, Makala leva la tête vers le ciel et hurla sa frustration. Ses yeux étaient maintenant de l’ocre du sang de la Terre, son corps du brun nacré du tombeau de ses ancêtres. Ses crocs étincelèrent d’une menace froide et acérée tandis que ses griffes érigés vers le firmament semblaient vouloir tout saisir, d’un seul geste.














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